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Explosion mortelle dans une maternité pendant une livraison de gaz : portrait d’un propanier mexicain au dessus des lois

Faute de réseaux de canalisations, la ville de Mexico est une des dernières grandes capitales au monde, à moins que ce ne soit  la dernière,  où l’essence , le diesel , le fuel,  le propane sont distribués exclusivement par camions vrac , camions citerne,  ou transport de  bouteilles.  Selon les sénateurs mexicains, cette situation serait le résultat de la corruption  dans la capitale, laquelle entraverait l’obtention des permis nécessaires à la construction de ces réseaux souterrains.  Une flotte de 10 000 tankers gronde en permanence dans les rues de Mexico, approvisionnant les réservoirs à l’aide de tuyaux flexibles. 14 000 autres  camions de livraison  se chargent de livrer les quelques 20 millions de bouteilles de gaz en circulation, colportées par des vendeurs qui se fraient un passage dans les innombrables quartiers de la capitale, en criant « gaaaaaaaas » à tue -tête . Il n’est pas rare de voir un gars poussant un chariot avec une bouteille aussi haute que lui,  descendre  les rues de la capitale pour faire sa livraison.

Le dernier accident dramatique en date permet de rappeler cette dépendance anachronique de la capitale au transport routier du gaz,  au milieu d’un trafic chaotique et de routes en mauvais état. Ce 29 Janvier 2015, donc , un camion de Gas Express Nieto, un des 4 plus gros propaniers mexicains ( 70 000 livraisons de gaz  et 350 000 bouteilles servies chaque mois), s’arrête devant la maternité de Cuajimalpa, un des seize districts que compte la ville de Mexico, et le plus occidental. Comme  à chaque fois, le camion se gare à proximité de l’entrée des urgences pour remplir les deux réservoirs de gaz installés en hauteur  sur un des toit-terrasses  de la maternité, au dessus des cuisines.  Alors que l’équipage venait de commencer sa livraison, les témoins de la scène ont senti une forte odeur de gaz et ont aperçu un nuage s’échappant par l’arrière du camion.  Les trois employés ont essayé d’arrêter eux-mêmes la fuite de gaz pendant une quinzaine de minutes, avant  de s’avouer vaincus et d’appeler  les pompiers en   commençant  à donner des consignes pour évacuer la maternité. Consignes  trop tardives. La nappe de gaz avait pénétré dans le bâtiment, où elle trouva rapidement une étincelle. L’explosion qui s’ensuivit, alors que les pompiers étaient arrivés sur place,  détruisit 70 % du bâtiment, fit 5 morts et une soixantaine de blessés dont 9  nouveaux nés et 11 adultes toujours hospitalisés dans un état grave.  Une fois le nuage de gaz formé à proximité des bâtiments, sans possibilité de dispersion par le vent, ce n’était plus qu’une question de temps avant qu’il explose. L’expertise a conclu que  la fuite de gaz provenait de la vanne de purge située à l’arrière du camion, utilisée pour vidanger la citerne.

explosion cuajimalpa

Dès le lendemain, le ministre mexicain de l’energie, Pedro Joaquin Coldwell,  annonçait à la radio qu’il apparaissait que les papiers de la société Nieto étaient en règle, mais que l’enquête allait chercher les irrégularités éventuelles.  Mais certains journalistes  n’ont pas attendu les résultats de l’enquête administrative pour aller tendre micros et caméras dans les  différentes officines ministérielles, afin d’y glaner  des éléments accablants pour le propanier Nieto.

La première fonctionnaire à tomber sur le rable du gazier  fut Lorena Martinez Rodriguez, la patronne de l’agence fédérale de la consommation et de la répression des fraudes ( Procuraduria Federal del consumidor ou Profeco). Elle fit savoir dans les 48 heures après l’explosion,  qu’elle avait imposé un grand nombre de sanctions à Gas Express Nieto, pour un montant cumulé de 20 millions de pesos en 2013 et 2014 (1,2 millions d’Euros). Mme Martinez Rodriguez expliqua que ces amendes étaient dues au fait que l’entreprise s’était opposée aux vérifications de métrologie (compteurs volumétriques des camions citernes,  et balances de pesée des  bouteilles) conduites dans le cadre des contrôles réglementaires de  Profeco.   Selon la Procureur, Nieto est une entreprise particulièrement « litigieuse » du fait qu’elle instruit systématiquement  des recours en nullité  devant les tribunaux administratifs contre  toutes les sanctions imposées par Profeco. Il existe actuellement 167 procédures en cours initiées par Nieto à l’encontre de Profeco devant les tribunaux administratifs.  Selon la patronne de la DGCCRF mexicaine «  C’est une entreprise qui refuse systématiquement d’être inspectée et de plus, elle n’hésite pas à contester les sanctions qu’on lui impose». Et la même d’ajouter « C’est une entreprise qui mérite  un audit exhaustif, pas seulement en termes de sécurité, mais aussi pour savoir si elle paye bien ses impôts et la manière dont elle sert ses clients ». Faut-il que ce haut fonctionnaire se sente privé de moyens pour oser pareille déclaration devant des journalistes….   Un journaliste de « La Jornada », basé à San Luis Potosi, raconte que ce gazier a tellement d’influence et de pouvoir localement  qu’il peut se permettre de refuser d’être inspecté par la Profeco.  «  Cette entreprise , comme d’autres gaziers, font l’objet de plaintes permanentes des citoyens, qui leur reprochent de vendre des litres de gaz « incomplets », de ne pas prendre les précautions d’usage lorsqu’ils remplissent les citernes de gaz, de ne pas vérifier qu’il n’y a pas de fuite dans les installations dont ils s’occupent, et même de remplir les bouteilles de gaz « à domicile », quand les consommateurs sortent leurs bouteilles dans la rue au passage du camion citerne ( ndlr : qui se dit « pipa » au Mexique) alors que la loi interdit le remplissage par camion de tout récipient non stationnaire, et encore moins sur la voie publique ! » Toujours selon ce journaliste « Hier la Profeco a admis cette réalité fantasmagorique selon laquelle cette société s’est maintenue hors la loi en utilisant des procédures juridiques, mais elle a omis de signaler  combien de gaziers se trouvent dans la même situation ».

explosion cuajimalpa2

Un journaliste de MILENIO,   Victor Hugo Michel,  s’est attaché à comprendre les failles du système administratif de contrôle des gaziers mexicains.  Dans son article du 02/02/2015 («  Ils ont laissé faire Gas Express Nieto,  malgré des irrégularités »), il raconte que les services administratifs censés contrôler les gaziers, le sous secrétariat aux hydrocarbures  et sa direction générale du GPL, avaient en main tous les éléments pour éviter que la compagnie de gaz ne continue à opérer de la sorte.  La base de données des inspections réglementaires, que le journal a pu se procurer, révèle qu’en 4 ans, Gas Nieto n’a pas satisfait à 94 révisions fédérales sur ses petits porteurs, ses semi-remorques et ses installations (40 en 2011, 18 en 2012,  31 en 2013 et 5 en 2014). Une des usines du groupe a même fait l’objet d’une fermeture administrative en 2012 à Guanajuato. Ces anomalies ne se rencontrent pas dans la seule ville de Mexico mais dans tous les Etats où la société distribue du gaz.  Pour enfoncer le clou, le journal Milenio a publié dans ses colonnes la même semaine, une photo d’un chauffeur de camion de gaz de la société en train de manœuvrer dans la capitale, tout en fumant au volant.

Le Sous secrétariat à l’énergie dispose d’informations qui lui permettent de connaitre l’âge moyen de la flotte de camion de Gaz Express Nieto. Sur les 313 semi-remorques enregistrés, 135 , soit 40 %, ont plus de 30 ans. L’entreprise, qui a été impliquée dans au moins 6 accidents de la route en 5 ans, a toujours résisté aux tentatives d’imposer des normes opérationnelles plus strictes. Pendant les discussions sur l’actualisation de la nouvelle norme officielle pour la distribution de GPL en 2011, l’entreprise a manifesté son désaccord à de nombreuses reprises devant le Secrétariat à l’énergie, en tentant de rejeter une série de règles visant à rendre plus sûres les opérations de livraison par petits porteurs.  Selon le journal officiel de la Fédération, Nieto est apparu comme une des compagnies les plus réticentes à accepter les nouvelles dispositions et la société  envoya de nombreuses observations à ce sujet au Secrétariat de l’énergie.  L’explosion de la maternité de Cuajimalpa fait apparaitre le détail des tractations entre Nieto et l’administration. Parmi les propositions de Nieto refusées par le Secrétariat à l’énergie,   figurait la prolongation de la durée de vie des vannes de relevé de pression  sur les camions citernes : Nieto proposait qu’en cas de bon fonctionnement constaté lors de la révision décennale, la durée de vie des vannes soit prolongée de 10 années supplémentaires. Le Secrétariat à l’énergie avait rejeté la proposition au motif qu’il était prouvé sur une base technique  et scientifique certaine, que les vannes devaient être changées tous les 10 ans, sans exception.

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